Libération – La Diagonale de l’art – L’autre Catherine

 L’autre Catherine

Face à l’exposition convenue des corps, les sculptures de Catherine Wilkening témoignent d’une inépuisable créativité.

Il faut courir à Loo & Lou Gallery à Paris, voir la magnifique et étrange sorcellerie des oeuvres de Catherine Wilkening !

LA CRUCIFIXION EN ROSE

Lorsque Catherine Wilkening sculpte, elle ne joue plus ! Elle délaisse la faconde de son métier d’actrice au profit d’une nécessité farouche de pratiquer l’art de pétrir les matières, loin des feux de la rampe du 7ème art. Une autre Catherine se révèle alors, qui sans rien renier de sa sensualité indécente, devient plus nocturne et mordante ! Elle fait désormais partie du club des acteurs très restreint, à avoir réussi une double vie de comédienne et de plasticienne, comme des personnalités aussi célèbres que Jean Marais, Dennis Hopper ou Antonin Artaud !

Aujourd’hui, j’ai une galerie à Bangkok, YenakArt Villa, et à Paris Loo&Lou Gallery

SUN GIRL – 45/25/35 cm – 2016

Une reconnaissance méritée pour une œuvre ouverte, dont l’authenticité fait souvent défaut à des pratiques plus académiques. À l’instar des créateurs outsiders, l’existence et l’art fusionnent chez cette artiste dans une intimité profonde ! Obstinée, Catherine Wilkening refuse d’abord tout projet d’exposition comme toute idée de vente. Proche en cela de cet esprit de l’art brut dont elle fréquente assidûment les expositions, elle pourrait faire sienne la formule de Dubuffet, « l’art déteste d’être reconnu et salué par son nom». Voulant échapper à tout regard critique, elle sculpte clandestinement, en fuyant la communication de cette seconde vie, à l’inverse des créateurs contemporains qui deviennent de plus en plus de simples communicants.

« Sollicitée pour exposer, pendant plus de dix ans je refuse de montrer mon travail, je refuse le regard de quiconque sur mes guerrières, sur mes monstres, sur mes bébés que je chéris. Je revendique cet art comme mon expression libre, je le protège du jugement, de la critique aisée. Je prends le temps d’apprendre à me foutre du regard de l’autre. Il est mon luxe. »

Etrange ironie, pour cette actrice qui tourna avec les plus grands acteurs, que de se retrouver à marcher incognito sur les sentiers de la création plastique ! Et, de ce côté là Catherine Wilkening témoigne d’une redoutable détermination inconsciente et tenace.

Ses mains se libèrent du respect des seules données visuelles pour emporter ses figures dans des crucifixions en rose, indécentes et rêveuses, comme autant d’Offrandes à la terre qu’elle vénère !

« Avec une carrière de comédienne depuis l’adolescence, de multiples films cinéma et télé – un jour, il y a 20 ans, la nécessité de mettre les mains dans la matière organique s’impose à moi et me devient aussitôt vital. La terre me ‘sauve’ la vie. Je la renifle, je la malaxe, je mets les doigts dedans, je la caresse des heures, je la froisse, je la brise, je la griffe jusqu’à ce que la forme jaillisse… Dans les premières années, des têtes hurlantes, des visages de femmes ou d’enfants griffés comme pleurant, des corps déchirés, lacérés, des mains jointes dans la prière…. La sensualité du contact me met en transe. La terre est une matière vivante avec ses propres lois, qui réclame de l’attention, une écoute, elle est mon guide dans notre union – juste mes doigts, aucun outil entre elle et moi, un combat à mains nues, une bataille acharnée et sauvage, un duel d’amour qui s’affronte jusqu’à la confusion, l’oubli, ni dominant ni dominé, un jeu d’équilibre, je cherche la faille, je flirte avec le danger, j’explore le point de jonction, l’ultime point d’équilibre, l’instant où tout bascule, où l’accident jaillit, où la rencontre se produit, qui donne la vie, où la terre s’affirme et s’impose dans la création. Alors la sculpture naît. »

INTOSSICAZIONE 2 – porcelaine émaillée – 45/45 cm – 2016

Les œuvres de Catherine Wilkening ne se déchiffrent pas d’un coup d’œil rapide, non, il faut les regarder longtemps pour pénétrer le sens de leurs formes. Les monstres exquis de la comédienne se dérobent à nos yeux dans les dédales et l’extrême finesse des porcelaines, dont l’artiste a acquis le secret ! Elles hurlent, se tordent sous l’apparente douceur de la consistance de l’émail blanc. Catherine Wilkening crée ainsi ses figures mi-enfantines mi-terrifiantes, qu’elle adopte comme ses propres enfants ou des guerrières redoutables.

RETOUR À LA TERRE

De fait, pour cette artiste née dans une Bourgogne campagnarde, le travail des matières naturelles, s’accompagne de sensations «archaïques» et intenses. Ce retour aux origines, elle le décrit même avec lyrisme :

« Il y a 7 ans, l’envie d’accéder à davantage de douceur dans mes œuvres m’attire. Mon ventre n’accouchant que de monstres, je décide de me confronter au blanc, à la pureté du blanc et à l’extrême finesse de la porcelaine. La magie opère, très vite je comprends que la seule manière pour que cette terre prenne forme, c’est de lui donner beaucoup de patience et beaucoup d’amour. Mon apaisement ne passera plus par la violence, mais par la quiétude. »

Cette révélation esthétique de la terre est d’autant plus intense qu’elle survient après plusieurs années d’«anesthésie» consécutives à l’expérience de la boulimie dont elle a confié l’enfer dans une autobiographie troublante, Les mots avalés.

Selon le critique d’art Laurent Danchin, le retour à ces matériaux bruts se fait aujourd’hui chez nombres d’artistes singuliers, «par réaction contre l’environnement numérique et la désincarnation grandissante du tout digital dans la société actuelle. Par un besoin aussi de retourner symboliquement à une sorte de chamanisme imaginaire à un moment où les sociétés ‘primitives’ sont en train de vivre leurs derniers instants.»

LE CORPS INPENSÉ

« Mes sculptures s’inspirent et se nourrissent depuis toujours de la figure féminine, avec pour thème obsessionnel : la naissance, le chaos, la mort – la renaissance –, et me procurent la jouissance d’accoucher éternellement, à partir d’une sensation, d’un mot, d’une image qui m’obsède ou s’impose dans l’instant. Puisque la vie c’est l’impermanence, puisque nous ne cessons de naître, de n’être plus, de n’être pas encore… »

LE PHOENIX – porcelaine émaillée – 80/56 cm – 2017

Catherine Wilkening témoigne, également, dans ses œuvres d’une réflexion sur la violence, en particulier celle infligée aux femmes. Elle pose, à sa manière, la problématique du corps si souvent questionnée par les artistes de la modernité. De ce corps pesant, identifié, photographié, sexué, signifié, numérisé, normé, soigné, qu’il faut discipliner, mettre en mots, habiller, enterrer, etc. De ce corps, «chose insensée» selon la formule de Platon, qu’elle réinvestit pleinement dans l’élan, sans cesse renouvelé, de ses dessins. On peut d’ailleurs regarder ses sculptures en tous sens ! Face à l’exploitation et à l’exposition des corps, à la violence dont ils font l’objet, aussi bien dans ses contrôles, ses mises en demeure, que dans les formes les plus barbares de l’asservissement, les œuvres de Catherine Wilkening témoignent qu’ils demeurent pourtant des réserves inépuisables de créativité. «On ne sait pas ce que peut un corps» affirmait déjà Spinoza. Catherine Wilkening nous en offre une belle illustration !

Il faut courir à Loo & Lou Gallery à Paris – exposition à 2 artistes ‘L’impermanence’, voir la magnifique et étrange sorcellerie des oeuvres de Catherine Wilkening !

https://looandlougallery.com/expositions/

http://catwilk.com

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